LE CHEVAL

 

 

 

À la façon de beaucoup d’animaux – beaucoup, mais pas tous : le mille-pattes, comme son nom l’indique, a beaucoup plus de quatre pattes, les insectes, qui représentent une bonne partie de tout ce qui vit sur la planète, en comptent six, le serpent n’en a pas du tout et l’homme dispose de deux pieds, le cheval a quatre jambes : dont il se sert pour tenir debout deux à droite et deux à gauche, deux devant et deux derrière.

Il a aussi une tête avec une bouche où il est tout indiqué d’introduire quelque chose qui ressemble à un mors, deux yeux inquiets et deux oreilles, un corps robuste où l’homme peut s’asseoir et une longue queue pour finir et pour chasser les mouches posées sur l’arrière-train. Peut-on rêver plus commode ? Le lion, nous l’avons déjà signalé, passe pour le roi des animaux. Mais aucun animal n’a joué dans la vie, et en tout cas pour l’homme, un rôle comparable à celui du cheval qui peut se vanter à juste titre d’être le plus ancien, le plus noble et le plus efficace des compagnons du roi de la Création. Innombrables sont les chevaux qui sont morts sous des hommes. « À cheval ! » est un cri qui retentit, dans toutes les langues, à travers les millénaires, de l’Occident à la Chine et de l’Olympe à l’Altaï.

Le cheval d’Alexandre s’appelle Bucéphale. Né du sang de Méduse ou sorti de son cou tranché par l’épée de Persée, le cheval de Bellérophon, petit-fils de Sisyphe, s’appelle Pégase ; le cheval de Roland furieux, Brillador. Celui du Bouddha s’appelle Kanthara. Et la jument ailée, à la tête de femme et au corps de cheval, sur laquelle Mahomet est transporté au ciel porte le nom d’El-Boraq. Quand les Grecs se mettent en tête, sur la proposition du subtil Ulysse, de séduire les Troyens pour mieux en venir à bout, ils leur envoient un cheval de bois où sont cachés des guerriers.

Théodoric le Grand, roi des Ostrogoths, que les Allemands appellent Dietrich von Bern, c’est-à-dire de Vérone où s’élevait son palais, et dont vous pouvez admirer à Ravenne le mausolée en blocs de pierre grossièrement assemblés, vit à jamais dans les esprits sur un cheval blanc de légende qui galope au pied des Alpes et le long de l’Adige et de l’Adriatique. Impossible d’imaginer Perceval ou Lancelot sans leur cheval. Rossinante, le cheval de Don Quichotte, est aussi célèbre et moins fou que son maître. Le problème de la couleur du cheval blanc d’Henri IV amuse encore les enfants.

Quand ils ne s’occupent pas du roi, du Cardinal ou des dames, d’Artagnan et ses trois mousquetaires s’occupent surtout de leurs chevaux. Napoléon a un cheval dont le nom est Nickel et à qui les grognards auraient donné le pain noir allemand dont ils ne voulaient pas pour eux-mêmes : « Bon pour Nickel. » D’où le nom de Pumpernickel encore usité en Allemagne pour désigner ce genre de pain. Murat, qui commande la cavalerie de la Grande Armée, Exelmans, Hautpoul, général de cuirassiers, Lassalle, général de hussards, qui professe que tout hussard qui n’est pas mort à trente ans est un jeanfoutre et qui se fait tuer à trente-quatre dans la plaine de Wagram, et tant d’autres autour d’eux, sont de formidables cavaliers. Durant des millénaires, le cheval est indispensable à l’homme pour cultiver la terre, pour se déplacer, pour parader, pour faire la guerre.

Le XXe siècle peut être défini de bien des façons différentes : c’est le siècle de la science, de la physique, de la biologie, du communisme, du nationalisme, du cinéma, de l’automobile, de la publicité, de la pilule, du réveil violent et imprévu de la religion, c’est le premier siècle où l’humanité est capable de se détruire elle-même, c’est le premier siècle où les hommes ont débarqué sur la Lune. C’est aussi le premier siècle où ils se sont passé du cheval. Goethe ou Chateaubriand mettent à peu près le même temps que César ou Charlemagne pour se rendre des bords de la Seine ou du Rhin jusqu’à la Ville éternelle. À la veille de la Première Guerre mondiale, qui coïncide avec l’explosion de la science et des techniques, qui en bénéficie et l’encourage, le cheval joue encore le même rôle qu’à la bataille d’Austerlitz ou de Waterloo, ou à la bataille de Pharsale. L’invention du mors, de la selle, de l’étrier, du collier de trait constitue tour à tour des dates importantes de l’histoire de la culture et de la civilisation. Sans le cheval, l’islam aurait mis plus longtemps, après la mort de Mahomet, à se répandre jusqu’en Perse d’un côté, jusqu’en Espagne de l’autre, les Mongols de Gengis Khân ou de Tamerlan n’auraient pas réussi à constituer des empires qui reposaient d’abord sur la mobilité et la puissance de leurs célèbres escadrons, les Espagnols auraient triomphé moins aisément des Aztèques et des Incas épouvantés par ces monstres qui portaient des guerriers. La grande charge d’Eylau, l’enlèvement du col de Somosierra par les lanciers polonais de la Garde impériale, les folies de Reichshoffen ou de Balaklava chantent la gloire et la fin du cheval militaire.

Des quatre chevaux byzantins de Saint-Marc, à Venise, qui semblent, selon Pétrarque, piétiner et hennir, jusqu’aux chevaux de terre cuite dans la tombe, à Xian, de Ts’in Che Houang-ti, premier empereur de la Chine, deux siècles avant le Christ, du cheval de Zhang Shigui, illustre général de la période des Tang, vers la fin du VIIe siècle, qui a le privilège d’être inhumé dans le cimetière impérial, jusqu’à l’immense cheval blanc, au regard compatissant et humain, du Tancrède et Herminie de Poussin à l’Ermitage de Saint-Pétersbourg, le cheval tient une place considérable dans au moins deux arts majeurs : la peinture et la sculpture. À la différence des banquiers pour qui le mot de cavalerie a un sens particulier, des papes qui, en raison de leur grand âge et de leur dignité, sont transportés plus volontiers, quand ils n’apparaissent pas à un balcon, à bras d’homme qu’à cheval, des amiraux qui se promènent à pied sur le pont des bateaux, beaucoup d’empereurs et de généraux se présentent à cheval aux yeux émerveillés de la postérité. Si le maréchal Pétain et le général de Gaulle, peut-être en raison de la rigueur des temps, sont des adeptes de la marche à pied au milieu des mêmes foules également enthousiastes à l’égard de causes opposées, Alexandre le Grand, Napoléon, les maréchaux princes d’Empire, le général Boulanger et le maréchal Foch entrent dans les livres d’histoire sur des chevaux qui se cabrent.

Michel-Ange en personne restaure et installe au centre de la place du Capitole, à Rome, la statue équestre de Marc Aurèle, qui passa durant tout le Moyen Age pour une statue de Constantin et dont l’original, remplacé en plein air par une copie, figure aujourd’hui dans l’un des trois palais qui entourent le Capitole.

En 1453, à Padoue, devant la basilique dédiée à saint Antoine, Donatello érige la statue équestre en bronze du condottiere vénitien Erasmo da Nami, plus connu sous le nom de Gattamelata, la première œuvre de cette taille fondue en Italie. À Venise, sur la grande place devant l’église des saints Giovanni e Paolo, appelée aussi San Zanipolo, s’élève la fameuse statue équestre de cette vieille baderne de Colleoni par le Florentin Verrocchio, la première statue, prétendent les Vénitiens, où le cheval ne repose pas sur ses quatre jambes. On raconte que le Colleoni avait laissé toute sa fortune, qui ne prêtait pas à rire, à la Sérénissime à condition que sa statue à cheval fût installée devant Saint-Marc. Prise entre l’appât du gain et la honte de se plier à une exigence démesurée, la République trouva la parade pour empocher la manne sans se déshonorer : elle fit élever la statue du condottiere et de son cheval devant la façade Renaissance de la Scuola di San Marco qui jouxte San Zanipolo. Au moins autant que la sculpture, la peinture, tout au long des siècles, trouve dans le cheval un de ses thèmes et un de ses modèles favoris. Avec sa Bataille de San Romano, dont les deux autres panneaux sont au Louvre, à Paris, et à la National Gallery, à Londres, Paolo Ucceno, au musée des Offices, à Florence, nous offre, encadrées par des lances hérissées vers le ciel, quelques-unes des plus belles croupes de cheval qu’on puisse imaginer. De la légende de saint Georges peinte par Carpaccio sur les murs de la Scuola di San Giorgio degli Schiavoni, à Venise, ou de la fresque de Pisanello représentant saint Georges et la princesse de Trébizonde dans l’église Sainte-Anastasie à Vérone, ou encore du célèbre portrait équestre de Guidoriccio da Fogliano par Simone Martini dans la salle de la Mappemonde du Palazzo Pubblico de Sienne jusqu’aux tableaux de Géricault ou de Degas, du Cavalierpoloizais de Rembrandt à la Frick Collection de New York jusqu’aux chevaux de Delacroix, de Dufy, de Carle et Horace Vernet ou d’Alfred de Dreux, comment faire un choix entre les œuvres élevées à la gloire du cheval, comment indiquer autre chose que des pistes éparses ? Couvert de princes, de guerriers, de jockeys, d’amazones, le cheval est partout dans la peinture comme il est partout dans la sculpture : presque aussi souvent représenté que sainte Marie-Madeleine ou saint Jean, que la mer ou les pommes.

Rival de l’antilope, du zèbre, du guépard, de la gazelle, le cheval ne se contente pas d’un rôle de vedette dans les beaux-arts. Il lui arrive de courir très vite. Il tire des canons ou la charrue, il traîne des tombereaux de purin, de betteraves, de pommes de terre, il est le compagnon des Mongols enduits de beurre, des cavaliers afghans ivres de bouzkachi, il sert de moyen de transport à la police montée du Canada, des jeunes gens audacieux se jettent à sa tête, vers la fin de l’autre siècle, quand il s’emballe au bois de Boulogne et qu’il emporte vers la mort, sous un tricorne noir d’où s’échappe une chevelure blonde, une jeune fille éperdue qui épousera son sauveur. Il figure aussi avec éclat à Longchamp, à Epsom, sous les pins du Pincio, où les spectacles qu’il anime à toute allure et avec grâce attirent les hauts-de-forme gris et les capelines de toutes les tailles et de toutes les couleurs. Chez le cheval, comme chez l’homme, règne l’inégalité. Parce que, si affreuse, si charmante, la vie, à la différence de l’être qui est la justice même, est le royaume de l’injustice.

Il est anglais, arabe, anglo-arabe, normand, percheron, barbe, persan, turc, de Dzoungarie, de trait, de selle, de course, de carrière, de manège, gai, effaré, animé ou caparaçonné, hongre ou entier, de frise, de bois, de retour ou d’arçons. Il se croise avec l’âne pour donner le bardot ou le mulet qui ne donne plus rien du tout. Au-dessous d’une certaine taille, il se change en poney. On le dit gris, bai, zain, rouan, aubère, louvet, alezan, moreau, balzan, isabelle ou pommelé d’après la couleur de sa robe. Il ne lui est pas interdit de porter avec coquetterie une étoile blanche à son front.

Il marche au pas, il trotte, il galope, il va l’amble, l’aubin ou le tölt. Il se livre à des pesades, à des courbettes, à des croupades, à des balotades ou à des cabrioles. Dans son Manège royal, avant La Guérinière, son épaule en dedans et la bouche galante de son noble animal, bien avant Baucher, et le comte d’Auge, et le général L’Hotte, Pluvinel sait sur lui, sur ses mœurs, ses qualités et ses défauts, presque tout ce qu’on peut savoir. Le Cadre noir de Saumur ou l’École de Vienne, qu’il ne faut pas confondre avec le Cercle de Vienne illustré par Carnap et par Wittgenstein, ni surtout avec l’École de Vienne, son homonyme, où brillent Schönberg, Alban Berg et Webern, ni évidemment, on n’est pas des bœufs, avec le Congrès de Vienne, le présentent sous son plus beau jour. Les lippizans, élite, s’il en est, de la race chevaline, ont été sauvés par les Américains, au lendemain de la dernière guerre, en une sorte d’épopée subalterne et hippique.

Caligula, chacun le sait, élève son cheval au consulat. Un roi d’Angleterre s’écrie : « Mon royaume pour un cheval ! » Paul Morand consacre une de ses nouvelles les plus achevées – avec Parfaite de Saligny, peut-être, et Le Bazar de la Charité – à la jument du commandant Gardefort Milady.

Presque rien sur presque tout
titlepage.xhtml
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_000.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_001.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_002.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_003.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_004.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_005.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_006.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_007.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_008.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_009.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_010.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_011.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_012.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_013.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_014.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_015.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_016.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_017.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_018.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_019.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_020.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_021.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_022.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_023.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_024.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_025.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_026.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_027.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_028.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_029.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_030.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_031.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_032.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_033.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_034.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_035.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_036.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_037.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_038.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_039.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_040.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_041.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_042.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_043.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_044.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_045.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_046.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_047.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_048.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_049.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_050.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_051.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_052.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_053.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_054.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_055.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_056.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_057.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_058.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_059.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_060.htm